Il est grand, brun, les yeux bleus. Rien à priori de remarquable ni d’exceptionnel. Une présence, un certain charisme peuvent faire penser à ceux qui le croiserait que c’est un jeune homme bien.
La vie ne lui a pas fait de cadeau, privé de ses parents très jeune, il grandit au milieu d’autres gamins comme lui et cultive une certaine rancœur. Sans repère, sans règle, la vie au foyer s’est la loi du Talion, celle de la sélection naturelle. Seuls les plus forts survivent, les autres disparaissent.
Son camp était facile à choisir. Dans cette guerre, plutôt être un battant qu’un battu, et il préférait devenir prédateur que proie. Finalement, oui, être un bourreau plutôt qu’un condamné ! Ainsi pensait l’adolescent.
Pour survivre, une seule recette : Paraître indestructible. Une seule méthode : L’exemple. Pour asseoir sa réputation, il prit l’habitude d’errer dans les couloirs à la recherche de quelques victimes potentielles : « Celui là non, trop fort, lui, trop petit, voilà ! celui ci sera parfait… ! »
Flanqué de deux acolytes, ce jeune tortionnaire collait le malheureux contre le mur pour le dépouiller de tous ce qu’il avait dans les poches et terminait invariablement, par un passage à tabac en règle pour toute signature.
Sa renommée finit par traverser les murs. De dortoirs en dortoirs, son prénom devint synonyme de terreur, pour ceux que la nature n’a pas doté d’une force de caractère suffisante.
Ses petites expéditions punitives l’amuse follement, mais là où son plaisir dépasse la raison, c’est avec elle. Une Petite adolescente frêle, le regard fuyant. Il l’aime à sa façon, attend presque tremblant d’émotion qu’elle apparaisse au détour d’un couloir. S’impatiente parfois quand elle tarde et jalouse ceux qui ont ses faveurs.
A chaque fois, l’innocente pense pouvoir lui échapper, pleurant, l’implorant de ne pas lui faire de mal. Et immanquablement, le bourreau jubile et exécute son terrible travail. La seule évocation de son prénom suffit à alimenter sa terreur. Le son de sa voix la tétanise pendant des heures. Son odeur s’imprègne partout, sur et en elle.
La jeune fille finit par se faire une raison. Fataliste, réaliste ou simplement incapable de se défendre, elle subit sans rien dire les assauts de son bourreau. Les mois passent, les années aussi. Douleurs infinies, humiliations quotidiennes, il la garde précieusement en vie.
A chaque humiliation, un peu d’humanité s’envole, à chaque pénétration c’est la colère qui l’emporte. La rage monte et monte encore, la jeune fille frêle devient peu à peu animal. Instinctive elle n’est plus que ça. Dans sa tête des images d’apocalypse, envie de mort, la douleur se personnifie inexorablement et devient palpable. Le sang versé par le couteau coulant sur sa jambe, ce liquide poisseux au gout de métal, la salie toujours un peu plus. Le rouge est indélébile, il la brûle, tatouage infernal, définitif. La marque profonde de cette blessure jamais vraiment cicatrisée est le témoin insoutenable de son calvaire.
Puis l’humanité finit par la quitter tout à fait. Dans son regard, la haine noire a remplacé le vert émeraude. Les jours qui passent la plonge un peu plus en enfer. Son univers n’est plus que désir de vengeance ; la victime disparait peu à peu pour laisser place à un monstre dénué de sentiment, prêt à tout pour survivre.
C’est par un joli jour de printemps que le monstre se réveilla, rampant inéluctablement vers l’objet de sa haine. Tel le serpent, silencieux se préparant au festin, sa faim fut assouvie lorsque enfin ses yeux s’ouvrirent sur une jolie et frêle jeune fille tenant une lame acérée.
Ce qui restait du bourreau tenta bien dans un dernier effort d’étrangler le monstre qui venait d’avoir raison de lui, mais il n’avait pas réalisé que la haine aveugle d’une victime, lui offrait la force qui lui avait toujours manqué.